Culture

Giuliano da Empoli : Le nouveau prophète ou l'illusionniste de nos angoisses ?

Tout le monde s'arrache ses analyses sur Poutine. Mais derrière le succès planétaire du "Mage du Kremlin", l'ancien conseiller de Matteo Renzi joue-t-il un jeu plus trouble ? Confidences sur celui qui a transformé la géopolitique en thriller de gare.

IC
Isla ConnorJournalist
15 January 2026 at 08:02 pm3 min read
Giuliano da Empoli : Le nouveau prophète ou l'illusionniste de nos angoisses ?

Vous l’avez vu partout. Dans les dîners mondains du 7ème arrondissement comme sur les plateaux télé italiens, Giuliano da Empoli est devenu, en l'espace d'un roman, l'oracle que l'Europe attendait. Il a cette élégance discrète des gens qui savent des choses que vous ignorez. Mais entre nous, ce costume de "nouveau Machiavel" est-il taillé sur mesure ou est-ce juste un magnifique tour de passe-passe ?

« Le pouvoir, c'est comme le soleil : on ne peut pas le regarder en face sans se brûler la rétine. Giuliano, lui, vous vend des lunettes de soleil. »

J'ai croisé Giuliano bien avant qu'il ne devienne la coqueluche des libraires avec Le Mage du Kremlin. À l'époque, c'était l'homme de l'ombre de Matteo Renzi. Un spin doctor. Un ingénieur du chaos, exactement comme ceux qu'il dénonce (ou admire ?) aujourd'hui dans ses livres. C'est là que réside toute l'ambiguïté du personnage. Il n'est pas un observateur extérieur qui regarde les loups se dévorer ; il a longtemps couru avec la meute.

La fascination du monstre

Ce qui dérange, quand on lit da Empoli, c'est cette séduction vénéneuse. Il rend le mal intelligent. Presque sexy. En nous racontant la Russie de Poutine par le prisme de Vadim Baranov, il ne fait pas qu'expliquer la mécanique du Kremlin : il nous y invite. On se sent intelligent en le lisant, on a l'impression d'avoir craqué le code. C'est brillant, certes. Mais est-ce sans danger ?

Dans les coulisses de l'édition, certains grincent des dents. On murmure qu'à force d'humaniser les monstres froids de la géopolitique, on finit par leur donner une stature shakespearienne qu'ils ne méritent peut-être pas. Poutine est-il un tragédien grec ou un simple mafieux paranoïaque ? Da Empoli a choisi son camp : celui de la littérature.

👀 Qui est le VRAI Mage du Kremlin ? (Spoiler)
Si le personnage de Vadim Baranov est fictif, il est calqué quasi intégralement sur Vladislav Sourkov. C'est l'homme qui a inventé la « démocratie souveraine » russe. Un dandy, fan de rap américain et de théâtre d'avant-garde, qui a écrit le scénario du poutinisme comme on écrit une série Netflix. Da Empoli n'a pas eu besoin d'inventer grand-chose : la réalité était déjà une fiction.

L'algorithme et la plume

Il y a une chose que peu de gens soulignent. Da Empoli est obsédé par les algorithmes (son essai Les ingénieurs du chaos en est la preuve). Il a compris avant tout le monde que la politique moderne ne se joue plus dans les urnes, mais dans les émotions virales. En écrivant son roman, il a appliqué cette même recette : prendre nos peurs les plus actuelles (la guerre, la Russie, la manipulation de masse) et les envelopper dans une narration classique, rassurante.

C'est là son coup de génie (ou sa malice). Il critique la manipulation tout en étant lui-même un manipulateur d'élite. Il nous vend du décryptage, mais il nous offre surtout du mythe. Giuliano n'est pas un simple conteur. C'est un miroir. Il nous renvoie l'image d'une Europe fascinée par sa propre impuissance face à la brutalité de l'Histoire.

Alors, Machiavel ou conteur ? Probablement les deux. Et c'est bien pour ça qu'on ne peut pas s'arrêter de le lire.

IC
Isla ConnorJournalist

Journalist specialising in Culture. Passionate about analysing current trends.