Cuba : Quand la lumière s'éteint, le mythe révolutionnaire disjoncte
Au-delà des coupures de courant, c'est le contrat social cubain qui part en fumée. Plongée dans une île où l'obscurité n'est plus une panne, mais un mode de vie.
Il est 21 heures à Centro Habana. Le ronronnement poussif du vieux ventilateur soviétique s’arrête net. Silence. Puis, un juron collectif monte de la rue. Ce n'est pas une panne, c'est la routine. Pour comprendre ce qui se joue actuellement à Cuba, oubliez les graphiques du PIB ou les discours officiels du Parti. Il faut s'imaginer cette seconde précise où la sueur commence à perler sur le front d'une mère de famille qui sait que le peu de viande chèrement acquise dans son frigo risque de pourrir avant l'aube.
Le black-out n'est pas technique. Il est existentiel.
L'anatomie d'un effondrement
Le système électrique cubain est une métaphore parfaite du régime : un assemblage hétéroclite maintenu en vie par du bricolage de génie et beaucoup de déni. Les centrales thermiques, comme la tristement célèbre Antonio Guiteras, ont dépassé leur durée de vie de plusieurs décennies. Elles brûlent un pétrole brut local, lourd et corrosif, qui détruit les machines de l'intérieur (un peu comme la bureaucratie ronge l'initiative privée).
« La Révolution avait promis la dignité et l'indépendance. Aujourd'hui, elle ne peut même plus garantir un verre d'eau fraîche. Le contrat social, basé sur l'échange 'obéissance contre sécurité', est caduc. »
Pendant des années, le Venezuela a joué le rôle de perfusion. Mais Caracas, exsangue, a fermé le robinet. Le Mexique envoie bien quelques barils pour éviter une explosion migratoire à ses propres frontières, mais c'est un pansement sur une jambe de bois.
La fin de l'exception cubaine
Ce qui frappe aujourd'hui, c'est la fin de la résilience. Cette fameuse capacité du peuple cubain à "résoudre" (resolver) l'impossible semble s'être érodée. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a plus d'horizon. Les coupures ne sont plus présentées comme temporaires, elles sont devenues la structure même du temps.
| Époque | Source d'énergie principale | État du réseau |
|---|---|---|
| L'Âge d'Or (1970-1989) | Pétrole soviétique (subventionné) | Stable, électrification massive des campagnes. |
| Période Spéciale (90s) | Pénurie totale (chute URSS) | Délestages de 16h/jour. Le traumatisme fondateur. |
| L'Ère Chavez (2000-2015) | Pétrole vénézuélien (échange médecins) | Retour à la normale (précaire). |
| La Grande Panne (2024-...) | Marché spot / Aide d'urgence | Effondrement total (Black-out national). |
L'exode comme seul plébiscite
Face à l'obscurité, la réponse n'est plus la manifestation (bien que des casserolades éclatent, fait rarissime dans un État policier), mais la fuite. Le gouvernement accuse l'embargo américain, le fameux bloqueo. L'argument est réel — les sanctions étouffent l'économie et empêchent l'achat de pièces de rechange — mais il ne suffit plus à convaincre une jeunesse connectée qui voit le reste du monde avancer.
Le véritable danger pour La Havane n'est pas une invasion militaire, mais l'implosion interne. Quand l'État ne peut plus fournir l'électricité, il perd son monopole sur la force légitime : les quartiers s'organisent, le marché noir de l'énergie (générateurs, essence) remplace le service public, et la loyauté envers le Parti s'évapore aussi vite que la glace dans un congélateur éteint.
La lumière reviendra peut-être demain, ou après-demain. Mais la confiance, elle, semble avoir été coupée définitivement.