Culture

« Les Miens » : Quand la névrose révèle nos fractures sociales

Un traumatisme crânien, une fratrie qui implose et des non-dits qui volent en éclats. Le film de Roschdy Zem dépasse la comédie dramatique pour ausculter une bourgeoisie rongée par le syndrome du transfuge de classe.

ER
Emily RoseJournalist
March 10, 2026 at 08:02 AM3 min read
« Les Miens » : Quand la névrose révèle nos fractures sociales

⚡ L'essentiel

  • Moussa (Sami Bouajila), cadre modèle, perd son filtre social après un traumatisme crânien.
  • Le réalisateur Roschdy Zem campe Ryad, le frère star de la télé, symbole de réussite et d'égoïsme.
  • Co-écrit avec Maïwenn, le film décortique la culpabilité de l'ascension sociale au sein d'une fratrie.

Imaginez un dimanche de repas de famille. Le gigot embaume la pièce, les neveux courent entre les chaises, et au bout de la table trône celui qui a « réussi ». Celui qu'on admire secrètement, mais qu'on critique ouvertement pour son absence, son ego, son détachement. Dans chaque clan, il y a un Ryad. Et pour compenser, il y a toujours un Moussa, le ciment silencieux, l'altruiste qui encaisse les névroses des autres pour maintenir l'illusion de l'unité. Jusqu'au jour où le ciment craque.

C'est exactement là que frappe Les Miens, le sixième long-métrage de Roschdy Zem. Et si le pitch semble taillé pour une comédie de boulevard à la française, l'œuvre cache une violence sociologique inouïe. (Oui, le terme est fort, mais justifié).

Moussa, incarné par un Sami Bouajila stratosphérique, chute. Un banal traumatisme crânien détruit sa zone cérébrale de l'inhibition. Finie la diplomatie. Terminée la complaisance. Moussa crache leurs quatre vérités à ceux qu'il aime le plus. Pourquoi ce postulat médical fascine-t-il autant ? Parce qu'il agit comme un sérum de vérité sur une famille d'origine maghrébine qui a coché toutes les cases de l'intégration républicaine.

« La véritable fracture sociale n'est plus seulement entre la banlieue et les beaux quartiers, elle se dresse désormais au milieu du salon familial, entre ceux qui ont franchi le plafond de verre et ceux qui les regardent s'éloigner. »

Qu'est-ce que ce huis clos à ciel ouvert change vraiment au cinéma français ? Il déplace le regard. Pendant des décennies, le grand écran a filmé les enfants de l'immigration sous l'angle de la galère, de la cité ou du racisme frontal. Roschdy Zem, épaulé par la plume viscérale de Maïwenn (qui joue Emma, la compagne bourgeoise de Ryad), refuse cette assignation à résidence. Ses personnages sont directeurs financiers, animateurs télé vedettes ou mères de famille investies. Leurs problèmes ne sont plus ceux de la survie, mais ceux de la névrose, de la transmission et de la culpabilité du transfuge de classe.

Qui paie le prix de cette réussite ? Les aînés, souvent sacrifiés, qui ont essuyé les plâtres pour que les cadets fassent carrière. Ryad (Zem lui-même) assume son succès insolent, quitte à passer pour un monstre d'égoïsme aux yeux de sa fratrie. Doit-on s'excuser d'avoir réussi là où ses propres frères ont plafonné ? Le sang exige-t-il une dette éternelle ?

Le film pose une question vertigineuse : aime-t-on les nôtres pour ce qu'ils sont, ou pour le rôle confortable qu'on leur a assigné ? Quand Moussa cesse de jouer les martyrs bienveillants, l'édifice s'effondre. Ce miroir tendu par Zem n'épargne personne. Il résonne au-delà des origines, touchant le cœur de toute dynamique familiale moderne. Une autopsie clinique, féroce (et parfois drôle), qui prouve que les mots qu'on ne dit pas finissent toujours par faire couler le sang.

ER
Emily RoseJournalist

Journalist specializing in Culture. Passionate about analyzing current trends.