Macron : Le regard du Cyclope et l'angle mort du pouvoir
Derrière le bleu acier et la fixation hypnotique se cache une pathologie d'État : une hypermétropie sélective. Le Président voit loin, très loin, mais trébuche sur le paillasson de l'Élysée.

On a beaucoup écrit sur ce regard. Ce bleu fixe, intense, qui vous transperce pour vous vendre une réforme des retraites ou une dissolution surprise comme on vendrait un aspirateur révolutionnaire. Mais si le problème d'Emmanuel Macron n'était pas ce qu'il regarde, mais ce qu'il refuse physiologiquement de voir ?
Depuis 2017, la machine élyséenne fonctionne sur un mythe : celui de la vision laser. Le chef de l'État serait ce pilote d'élite capable de lire les flux macro-économiques mondiaux dans le noir. C'est peut-être vrai. (C'est même probable). Mais à force de fixer l'horizon 2030, il a développé une forme sévère de cécité politique immédiate. L'œil du pouvoir est devenu celui d'un Cyclope : unique, centré, puissant, mais dépourvu de vision périphérique.
L'hypermétropie du technocrate
Le diagnostic est cruel mais les symptômes sont là, étalés dans chaque baromètre d'opinion que le Château feint d'ignorer. Le Président souffre d'hypermétropie politique : il distingue parfaitement les courbes du PIB, l'attractivité de la French Tech ou les enjeux de l'autonomie stratégique européenne. Mais placez-lui un gilet jaune, un agriculteur en colère ou un député frondeur à moins d'un mètre, et l'image devient floue.
C'est un angle mort qui n'a rien d'accidentel. C'est un choix d'architecture mentale. Le réel, ce truc sale et bruyant qui ne rentre pas dans un fichier Excel, est relégué au rang d'anecdote.
| Ce que l'Élysée voit (Le Dashboard) | Ce que la Rue ressent (Le Réel) |
|---|---|
| Inflation "maîtrisée" à 2,3% | Le caddie qui coûte 30% plus cher |
| Chômage au plus bas depuis 40 ans | La précarité des contrats courts |
| "Rayonnement international" | Sentiment de déclassement local |
Le déni comme stratégie de survie ?
Est-ce de l'incompétence ? Non, c'est pire. C'est de l'orgueil algorithmique. L'exécutif semble persuadé que si les Français ne voient pas les succès du quinquennat, c'est qu'ils ont besoin de meilleures lunettes (ou d'une meilleure pédagogie, le mot-valise préféré des ministres en perdition).
Cette cécité sélective explique pourquoi les crises successives — des retraites aux émeutes urbaines — sont toujours traitées avec un temps de retard. Le temps que l'information remonte du "terrain" (cette zone exotique pour les conseillers) jusqu'à l'œil du Président, elle a déjà été filtrée, aseptisée, transformée en note de synthèse digeste. On ne gouverne pas un pays en regardant uniquement le tableau de bord ; il faut parfois regarder la route, surtout quand elle est pleine de nids-de-poule.
👀 Pourquoi personne ne lui dit rien ?
C'est le drame des cours royales modernes. Autour d'Emmanuel Macron, le cercle s'est rétréci. Les "visiteurs du soir" qui osaient le bousculer ont été remplacés par des technocrates brillants mais terrifiés. Dire au Roi qu'il est nu (ou qu'il louche) est le plus sûr moyen de finir ambassadeur aux Terres australes. Résultat ? Le Président évolue dans une galerie des glaces, persuadé que son reflet est la réalité.
La question n'est plus de savoir si Emmanuel Macron finira par voir la réalité en face. La question est de savoir si la réalité, lassée d'être ignorée, ne finira pas par lui crever les yeux, métaphoriquement s'entend. Car en politique, les angles morts sont souvent les endroits où se cachent les accidents mortels.


