Renaud : Pourquoi la France paie pour écouter un homme qui ne peut plus chanter
Il tremble, il marmonne, il titube. Pourtant, les Zéniths affichent complet. Ce n'est plus un concert, c'est une messe laïque où l'on vient célébrer le dernier totem d'un pays écorché.

C’était un soir de décembre, dans une salle de province qui sentait la bière tiède et l'attente fébrile. La lumière s'est éteinte, et une ombre s'est avancée vers le micro, traînant la jambe comme on traîne un vieux chagrin. Quand il a ouvert la bouche pour les premières notes de Mistral Gagnant, un silence de cathédrale a glacé la fosse. Ce n'était pas du chant. C'était un râle, un murmure brisé, une fréquence radio mal réglée captant les échos des années 80. Dans n'importe quel télé-crochet, le jury aurait appuyé sur le buzzer rouge en trois secondes. Mais là, dans la pénombre, j'ai vu un quinquagénaire en costume cravate essuyer une larme. J'ai vu une gamine de vingt ans chanter chaque mot à la place de l'idole défaillante. Ce soir-là, j'ai compris que Renaud n'était plus un chanteur. Il est devenu quelque chose de bien plus complexe : une cicatrice nationale.
Le miroir de nos propres failles
On ne va pas se mentir (ça tombe bien, il déteste les menteurs) : musicalement, la tournée Dans mes cordes était un naufrage. Les vidéos virales sur TikTok montrant son regard vide et sa diction pâteuse ont servi de carburant aux moqueries cyniques des réseaux sociaux. Mais réduire Renaud à ses cordes vocales calcinées par le tabac et l'anisette, c'est passer à côté du sujet. Si la France continue de payer 60 euros pour le voir tenir debout, c'est parce qu'il est l'anti-héros absolu d'une époque obsédée par la performance.
Dans un monde filtré par Instagram où tout doit être lisse, sain et productif, Renaud est une anomalie glorieuse. Il est la preuve vivante qu'on peut tomber, se briser, faire n'importe quoi, et être encore aimé. Il incarne cette France qui doute, qui a mal aux dents, qui regrette le temps des mobylettes et qui a peur de l'avenir.
« Il n'est pas né ou mal barré le crétin qui voudra m'enterrer. »
– Renaud (Toujours Debout)
Cette phrase, qu'il martèle comme un mantra, n'est pas une bravade. C'est un constat clinique. Le « Phénix » ne renaît pas de ses cendres pour voler majestueusement ; il renaît pour tousser, boiter et nous dire que c'est pas grave d'être moche tant qu'on est vivant.
L'effet « Cerise » et le mythe de la sobriété
Il y a aussi le feuilleton intime, indissociable de l'œuvre. En mai 2024, il a épousé Christine, celle qu'il surnomme « Cerise » à cause de ses boucles d'oreilles. Vingt-sept ans d'écart. Les mauvaises langues y voient la dernière bouée d'un naufragé ; les romantiques, le triomphe de l'amour sur la cirrhose. Cerise a remplacé la bouteille. Il vape, il boit du café (trop, paraît-il), mais il est là.
👀 Vrai ou Faux : Prépare-t-il vraiment un nouvel album pour 2026 ?
Mais ce bonheur conjugal crée un paradoxe étrange. On a tant aimé le Renaud écorché, le Gavroche dépressif, est-on prêt à accepter le Renaud heureux en charentaises à Trentemoult ? Pas sûr. Le public français entretient une relation toxique avec ses poètes : on les préfère maudits.
Le dernier totem
Alors, que reste-t-il ? Un barde fatigué qui s'accroche à son micro comme à une béquille. En 2025, pour ses cinquante ans de carrière, il y aura des livres, des documentaires, et probablement une énième célébration aux Francofolies. On ne demande plus à la Tour Eiffel de danser le french cancan, on lui demande juste de ne pas s'effondrer. Renaud, c'est pareil. Tant qu'il est là, une partie de notre jeunesse ne meurt pas tout à fait.
Est-ce pathétique ? Peut-être. Est-ce magnifique ? Assurément. Car au fond, quand la salle chante Hexagone à sa place parce qu'il n'a plus de souffle, ce n'est plus un concert. C'est un acte de résistance collective contre le temps qui passe.


