Culture

Victoires de la Musique 2026 : Le grand malentendu persiste (et ça commence à se voir)

Les nominations sont tombées et le fossé entre la réalité du streaming et les choix de l'Académie ressemble désormais au Grand Canyon. Analyse d'une fracture industrielle.

RW
Rachel WestJournalist
January 12, 2026 at 09:47 PM3 min read
Victoires de la Musique 2026 : Le grand malentendu persiste (et ça commence à se voir)

C’est devenu un marronnier, une tradition aussi française que la baguette ou la grève des transports : la publication de la liste des nommés aux Victoires de la Musique suivie, quasi instantanément, du soupir collectif des moins de trente ans. Nous sommes le 12 janvier 2026, et l’industrie musicale française vient encore de nous prouver qu’elle vit dans une bulle temporelle.

Ne nous méprenons pas. La liste est belle, polie, bien peignée. Mais est-elle représentative ? C'est là que le bât blesse (et il blesse fort). Alors que les plateformes de streaming dictent désormais la météo culturelle, l'Académie semble avoir bloqué son baromètre sur « beau temps pour la chanson à texte ».

La dictature du « bon goût » contre la réalité des chiffres

L’Académie des Victoires a-t-elle peur de sa propre ombre ? Ou plutôt, de l'ombre gigantesque que projette le rap et les musiques électroniques sur le reste de la production ? Cette année encore, le décalage entre les artistes qui remplissent les Zéniths et ceux qui collectionnent les nominations frise le comique de répétition.

Regardons les données froidement. C’est cruel, mais nécessaire pour comprendre l’ampleur du déni.

ArtisteStreams 2025 (Est.)Nominations 2026
SDM (Rap/Urban)680 Millions1 (Catégorie spécialisée)
Clara Luciani (Pop/Variété)120 Millions4 (Dont Artiste Féminine)
Werenoi (Rap)550 Millions0

Vous le voyez, le problème ? Ce n'est pas une guerre de talents — Clara Luciani a sorti un album sublime, personne ne le nie — c'est une guerre de légitimité. En cantonnant les mastodontes du streaming à des catégories « ghettoïsées » (Musiques Urbaines, ou la nouvelle appellation alambiquée qu'ils ont trouvée cette année), les Victoires refusent d'admettre que le centre de gravité s'est déplacé.

Pierre Garnier, l'arbre qui cache la forêt

Bien sûr, on me rétorquera la présence massive de Pierre Garnier. Le vainqueur de la Star Academy 2024, devenu prince de la pop-rock en 2025, est partout. Trois nominations. C'est l'alibi parfait : il est jeune, il streame fort, il passe en radio. Il est le pont idéal entre la ménagère de cinquante ans et l'ado sur TikTok.

Mais Pierre est l'exception, pas la règle. Son hégémonie masque une frilosité terrible envers l'hyperpop ou les nouveaux courants techno qui agitent les sous-sols de Paris et Marseille. Où sont les pionniers de la Jersey Drill française qui ont pourtant plié l'année 2025 ? Absents. Trop bruyants, sans doute. Pas assez « France Inter compatible ».

« Les Victoires ne sont plus le reflet de ce que la France écoute, mais le catalogue de ce que l'industrie voudrait désespérément qu'elle achète encore en physique. »

L'éléphant dans la pièce : L'IA générative

Enfin, parlons de ce qui n'est pas dit. L'année 2025 a été celle de l'explosion des outils d'assistance par IA dans la production. Plusieurs titres nommés (on ne donnera pas de noms, on tient à notre accréditation) flirtent dangereusement avec la ligne rouge. L'Académie a-t-elle vérifié ? A-t-elle seulement les outils pour le faire ?

Le silence radio sur ce sujet est assourdissant. Alors que les Grammy Awards aux États-Unis se déchirent sur la question depuis deux ans, la France joue l'autruche. On préfère débattre de la énième nomination d'un monstre sacré qui n'a rien sorti de pertinent depuis trois ans plutôt que d'affronter la mutation technologique qui est en train de redessiner l'économie du secteur.

Alors, qui regardera la cérémonie en février ? Les passionnés, par habitude. Les professionnels, par obligation. Et les autres ? Ils seront probablement sur Spotify, à écouter les grands absents de la soirée.

RW
Rachel WestJournalist

Journalist specializing in Culture. Passionate about analyzing current trends.