Cyberpunk : Fin de la fiction, début de l'inventaire politique
Arrêtez de regarder les néons violets. Le Cyberpunk n'est plus une esthétique cool pour gamers, c'est le rapport d'autopsie en temps réel de notre soumission technologique.
On a longtemps cru que le Cyberpunk, c'était des bras robotiques chromés et des voitures volantes sous une pluie acide. On s'est plantés. Royalement. Pendant qu'on s'extasiait devant l'esthétique léchée de Blade Runner 2049 ou les bugs (hilarants, certes) de Cyberpunk 2077, la réalité a fait mieux que rattraper la fiction : elle l'a digérée.
Aujourd'hui, regarder une œuvre cyberpunk ne relève plus du divertissement d'anticipation. C'est regarder un documentaire sur notre mardi matin. Pourquoi ce genre, né dans les années 80 sous la plume de William Gibson, est-il devenu le miroir le plus brutalement lucide de notre époque ? Parce qu'il avait compris une chose que les utopistes de la Silicon Valley tentent désespérément de nous cacher : la technologie ne libère pas, elle structure la domination.
« Le futur est déjà là, il est juste inégalement réparti. » – William Gibson. Cette phrase n'a jamais été aussi glaçante qu'à l'ère où un milliardaire rêve de Mars pendant que ses employés pissent dans des bouteilles.
High Tech, Low Life : Le slogan de notre décennie
La définition même du genre tient en quatre mots : High Tech, Low Life. Une technologie omniprésente, une qualité de vie en chute libre. Regardez autour de vous. (Vraiment, levez les yeux de cet écran une seconde).
Nous avons dans la poche un appareil plus puissant que les ordinateurs de la NASA en 1969, mais nous l'utilisons pour travailler 24h/24 via Slack, surveiller nos livreurs UberEats en temps réel (des forçats modernes guidés par algorithme) et scroller jusqu'à l'anesthésie. La promesse cyberpunk n'était pas le laser, c'était la précarité connectée. Le héros cyberpunk n'est pas un élu ; c'est un survivant qui tente de payer son loyer dans un monde où l'État a démissionné au profit des corporations.
Est-ce que ça vous rappelle quelque chose ?
La Corporation comme État-Nation
Dans Neuromancien ou les jeux de rôle type Shadowrun, les gouvernements sont des coquilles vides. Le vrai pouvoir appartient aux Zaibatsus, ces méga-corporations qui battent monnaie et possèdent leur propre armée. Si vous pensez que c'est de la science-fiction, demandez-vous qui a le plus d'influence sur la liberté d'expression mondiale aujourd'hui : l'ONU ou le conseil d'administration de Meta ?
Nous vivons ce moment de bascule. Les termes et conditions d'utilisation ont remplacé le contrat social. L'aliénation n'est plus seulement économique, elle est cognitive. Le Cyberpunk nous avait prévenus : le danger n'est pas que les robots se rebellent (fantasme hollywoodien), mais que l'humain devienne une composante obsolète du flux de données.
Comparatif : La prophétie vs La Réalité
Pour ceux qui pensent encore que nous sommes dans une phase de transition, voici un petit rappel brutal des faits. Le Cyberpunk n'a pas tout prédit, mais il a visé juste sur les mécanismes de contrôle.
| Concept Cyberpunk (Fiction) | Réalité (2024-2025) | Niveau de similitude |
|---|---|---|
| SimStim (Partage sensoriel d'expériences d'autrui) | TikTok / Reels / Twitch (Vivre par procuration via un flux infini) | ⭐⭐⭐⭐⭐ (Total) |
| Le Cyberdeck (Interface neurale invasive) | Neuralink / Vision Pro (L'écran se rapproche physiquement du cerveau) | ⭐⭐⭐⭐ (En cours) |
| La Corpo-Nation (Arasaka, Tyrell Corp) | GAFAM + BlackRock (PIB supérieur à celui de la plupart des pays) | ⭐⭐⭐⭐⭐ (Dépassé) |
| Les Rues sales & Néons | Gentrification agressive & Sans-abrisme (Inégalités urbaines extrêmes) | ⭐⭐⭐ (Moins de néons, plus de béton) |
L'aliénation finale : Le corps comme obstacle
C'est là que le miroir devient vraiment dérangeant. Le fantasme ultime du cyberpunk – se débarrasser de la "viande" (le corps) pour vivre dans la Matrice – est devenu notre quotidien insidieux. Nous ne nous branchons pas via une prise dans la nuque, mais nous déléguons notre mémoire au Cloud, notre sens de l'orientation au GPS et nos désirs aux algorithmes de recommandation.
Le cyberpunk est le seul genre politique qui ne cherche pas à nous vendre un lendemain qui chante, mais à nous montrer le prix du ticket d'entrée pour le futur. Nous l'avons déjà payé. La question n'est plus de savoir comment éviter la dystopie, mais comment y survivre sans perdre ce qu'il nous reste d'humanité. Si tant est qu'il en reste.


