Hubert Védrine : Le dernier réaliste face à l'ivresse des bons sentiments
Alors que l'Europe s'enivre de morale, l'ancien ministre continue de diagnostiquer notre perte d'influence avec la froideur d'un légiste. Pourquoi sa parole dérange autant qu'elle est nécessaire ?

Il y a quelque chose de presque agaçant chez Hubert Védrine. Alors que le monde médiatique s'enflamme pour chaque micro-événement, réclamant des condamnations morales immédiates, lui reste de marbre. Pas d'indignation surjouée, pas de trémolos dans la voix. Juste une analyse clinique, parfois brutale, de rapports de force que nous préférions ignorer.
Est-il cynique ? C'est ce que ses détracteurs (nombreux chez les néoconservateurs masqués en humanistes) adorent répéter. Mais en 2026, être cynique, n'est-ce pas simplement voir le monde tel qu'il est, et non tel qu'on voudrait qu'il soit sur Instagram ?
« La diplomatie n'est pas une séance de thérapie collective. C'est l'art de gérer des monstres froids pour éviter qu'ils ne se dévorent. »
Védrine, c'est l'anti-Twitter. C'est l'homme qui nous rappelle, inlassablement, que l'Occident n'a plus le monopole de l'Histoire. Et ça fait mal.
La fin de la parenthèse enchantée
Pendant des décennies, nous avons vécu dans l'illusion que le modèle occidental allait naturellement s'imposer à la planète entière (la fameuse « fin de l'Histoire » de Fukuyama, cette fable pour endormir les enfants). Védrine, lui, n'y a jamais cru. Il a vu monter ce qu'on appelle maladroitement le « Sud Global » bien avant que le terme ne devienne à la mode dans les think tanks parisiens.
Son diagnostic est sans appel : nous ne sommes plus le centre du monde. Nous sommes une puissance parmi d'autres, et souvent, une puissance qui se rétrécit démographiquement et économiquement. Continuer à donner des leçons de morale à des pays qui ne nous écoutent plus n'est pas seulement arrogant ; c'est contre-productif. C'est de l'aveuglement stratégique.
| L'Illusion Occidentale | Le Réalisme Védrinien |
|---|---|
| Le monde partage nos valeurs universelles. | Les valeurs sont des intérêts déguisés. |
| L'ingérence humanitaire est un devoir. | L'ingérence crée souvent plus de chaos que de solutions. |
| La diplomatie doit être émotionnelle. | La diplomatie doit être froide et transactionnelle. |
L'Europe : Herbivore chez les carnivores ?
C'est là que le bât blesse le plus. L'ancien Secrétaire général de l'Élysée sous Mitterrand pointe du doigt une Europe devenue une « ONG géante ». Nous produisons des normes, des régulations, des discours, mais avons-nous encore la capacité de mordre ?
Face aux empires qui reviennent (ou qui n'ont jamais disparu), face à la brutalité décomplexée, la posture morale est un bouclier en papier. Védrine ne dit pas qu'il faut abandonner nos valeurs (une nuance souvent perdue par ses critiques), mais qu'il faut avoir la puissance de les défendre. Sans puissance, le droit n'est qu'une littérature sympathique.
Alors, faut-il écouter l'oracle du réalisme ? Si l'on veut comprendre pourquoi nos sanctions n'ont pas toujours l'effet escompté ou pourquoi une partie du monde se tourne vers d'autres alliances, la réponse est oui. Sa grille de lecture, débarrassée des scories de l'émotion, est peut-être la seule boussole fiable dans la tempête actuelle. Même si elle indique une direction qui ne nous plaît pas.
