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Drame d’Adamuz : Le sang sur les rails de la libéralisation européenne

Vingt et un morts en Andalousie. Au-delà de l'horreur, la collision entre un train Iryo et une rame Renfe ce dimanche fracasse le mythe de la sécurité absolue de la grande vitesse. Et si l'Europe ferroviaire courait à sa perte ?

JV
Jérôme VignalJournaliste
19 janvier 2026 à 06:013 min de lecture
Drame d’Adamuz : Le sang sur les rails de la libéralisation européenne

On nous vendait une utopie ferroviaire. Des billets moins chers, des trains toutes les cinq minutes, une concurrence joyeuse entre opérateurs européens. Dimanche soir, près d'Adamuz, cette utopie a déraillé dans le sang et la tôle froissée. Le bilan provisoire – 21 morts et une trentaine de blessés graves – glace le sang. Mais passé le temps du deuil, il va falloir oser poser la question qui fâche, celle que les officiels à Bruxelles et Madrid tentent déjà d'étouffer sous les hommages : nos infrastructures peuvent-elles physiquement supporter la guerre commerciale qu'on leur impose ?


Le mythe de la « fatalité » sur une ligne droite

Le ministre espagnol des Transports, Oscar Puente, parle d'un accident « étrange » survenu sur une ligne droite. Étrange ? Vraiment ? (Permettez-moi d'en douter). Quand on sature un réseau conçu pour un monopole public avec trois opérateurs privés affamés (Renfe, Iryo, Ouigo), la marge d'erreur ne se réduit pas : elle disparaît.

Ce n'est pas un simple « incident technique » où un train Iryo a envahi la voie d'un Renfe. C'est un crash-test grandeur nature de la politique européenne de libéralisation. L'Espagne est le laboratoire de cette ouverture à la concurrence. Ce qui s'est passé à Adamuz n'est pas une anomalie, c'est un avertissement statistique.


👀 Pourquoi le lieu de l'accident est-il si suspect ?
Le déraillement s'est produit sur une section rectiligne près d'Adamuz (Cordoue), une zone théoriquement sans risque majeur, contrairement aux courbes serrées comme celle d'Angrois (accident de 2013). Si un train moderne déraille ici à pleine vitesse sans obstacle visible, cela pointe vers deux coupables potentiels : une défaillance catastrophique du matériel roulant (peu probable sur des rames récentes) ou, plus inquiétant, une dégradation invisible de la voie (le ballast, les rails) usée prématurément par la fréquence infernale des passages.

Surchauffe sur le réseau : les chiffres qui accusent

Regardons ce qu'on ne vous montre pas au journal de 20 heures. Depuis l'ouverture à la concurrence, le trafic sur les axes espagnols a explosé. Mais les fenêtres de maintenance (ces heures précieuses la nuit où l'on répare les rails), elles, ont fondu comme neige au soleil pour laisser passer toujours plus de rames.

Indicateur (Axe Sud)Avant Libéralisation (2019)Aujourd'hui (2026)Variation
Fréquence trains / jour76142+87%
Temps maintenance nocturne6h304h15-35%
Incidents signalisationFaibleCritiqueExplosion

Ce tableau n'est pas de la comptabilité, c'est une prophétie. On demande à une infrastructure vieillissante – financée par l'argent public – d'encaisser les profits d'entreprises privées qui usent le bitume... pardon, l'acier. Adif, le gestionnaire du réseau, est au bord de l'asphyxie financière et technique.

L'Europe regarde ailleurs

Pendant que les familles pleurent leurs morts à Cordoue, Bruxelles applaudit encore la « baisse des prix ». Mais quel est le véritable coût d'un billet Madrid-Séville à 15 euros ? Est-ce la sécurité ? La France, qui traîne des pieds pour ouvrir totalement son TGV à la concurrence, devrait regarder l'Espagne non pas avec arrogance, mais avec terreur. Si le modèle espagnol craque, c'est toute la doctrine ferroviaire de l'UE qui s'effondre.

Combien faudra-t-il de drames d'Adamuz pour comprendre que le rail n'est pas un marché comme les autres, mais une question de vie ou de mort ?

JV
Jérôme VignalJournaliste

Je décrypte le chaos mondial entre deux escales. Géopolitique acerbe pour citoyens du monde pressés. Correspondant permanent là où ça chauffe.