Économie

L'Équipe : Derrière l'exploit, la machine économique grince-t-elle ?

Le quotidien sportif est un monument national, mais les monuments, ça s'entretient à coup de millions. Entre chute du papier et dépendance au Tour de France, autopsie d'un business model en équilibre instable.

SG
Stéphane GuérinJournaliste
18 janvier 2026 à 22:014 min de lecture
L'Équipe : Derrière l'exploit, la machine économique grince-t-elle ?

On a tous cette image en tête : le café du matin, le croissant, et cette immense feuille de chou dépliée sur le zinc, titrant en gras sur la dernière débâcle du PSG ou l'exploit d'un cycliste breton. C'est romantique. C'est français. Mais soyons sérieux deux minutes : ce folklore paie-t-il encore les factures ?

Parce que si L'Équipe reste la bible du sport dans l'Hexagone (une position de quasi-monopole qui ferait saliver n'importe quel industriel), la réalité comptable est beaucoup moins glorieuse que la Une d'un lendemain de victoire en Coupe du Monde. J'ai plongé le nez dans les mécanismes du Groupe Amaury, et ce qu'on y trouve ressemble plus à une étape de montagne hors catégorie qu'à une promenade de santé.

Le papier : un boulet de prestige ?

Ne nous voilons pas la face. La version papier, celle qui tache les doigts, est sous respirateur artificiel depuis des années. C'est le cas pour toute la presse, me direz-vous. Certes. Mais pour un quotidien qui a bâti sa légende sur la vente au numéro, la chute est vertigineuse. Le modèle historique s'effrite (doux euphémisme), et la hausse régulière du prix au kiosque ressemble de plus en plus à une taxe sur la nostalgie pour les fidèles de la première heure.

Alors, on nous brandit les chiffres du numérique. « L'abonnement digital compense ! », clament les communiqués de presse victorieux. Vraiment ? Si le volume d'abonnés augmente, la rentabilité par tête, elle, est une autre histoire. On ne remplace pas un lecteur à 2,60€ par jour par un abonné numérique à 10€ par mois sans laisser des plumes dans la marge opérationnelle.

Le Modèle Historique (Hier)Le Modèle Hybride (Aujourd'hui)
Revenus basés sur la vente au numéro (Kiosque)Course aux abonnés numériques (Volume > Valeur)
Publicité Print très onéreusePublicité Programmatique (faibles marges)
Concurrence limitée (Monopole de fait)Guerre de l'attention (Réseaux sociaux, YouTubeurs)

L'arbre qui cache la forêt ASO

C'est ici que l'analyse devient intéressante (et que la version officielle se fissure). L'Équipe n'est pas une île. C'est une pièce d'un puzzle géré par la famille Amaury. Et quelle est la pièce maîtresse ? Ce n'est pas le journal. C'est ASO (Amaury Sport Organisation).

Pour le dire brutalement : sans le Tour de France, le Dakar et le Marathon de Paris (propriétés d'ASO), le journal pourrait-il maintenir sa voilure éditoriale ? On peut en douter. Le groupe fonctionne comme des vases communicants. Les événements sportifs sont des machines à cash colossales (droits TV mondiaux, sponsors) qui permettent de sécuriser l'édifice médiatique. Le journal sert de vitrine, d'outil d'influence et de caisse de résonance pour les événements maison. C'est brillant, mais cela fragilise l'indépendance économique pure du titre de presse.

Le véritable trésor du groupe Amaury ne s'imprime pas sur du papier journal, il roule sur les routes de France chaque mois de juillet.

La télé : le pari coûteux de la gratuité

Et la chaîne L'Équipe dans tout ça ? Longtemps considérée comme le gouffre financier du groupe, elle a fini par trouver son public. Mais à quel prix ? Pour exister face aux géants payants (Canal+, BeIN), la chaîne doit ruser. Elle achète des droits « malins » (biathlon, volley, championnats exotiques) et mise tout sur le talk-show. C'est de la radio filmée.

Pourquoi ? Parce que ça ne coûte presque rien à produire comparé à un match de Ligue des Champions. Mettre quatre experts autour d'une table pour s'engueuler sur la compo de Didier Deschamps, c'est rentable. Acheter les droits de la Ligue 1, c'est suicidaire. Cette stratégie du « low cost premium » fonctionne pour l'instant, mais elle repose sur un fil : la capacité à créer du clash et du buzz quotidiennement.

Alors, L'Équipe est-elle en danger ? Probablement pas demain matin. Le groupe est solide, familial, et patient. Mais le mythe du journal qui vit uniquement par la force de ses unes historiques a vécu. Aujourd'hui, c'est une marque globale qui doit vendre des abonnements, des vélos et des événements pour survivre. Le sport est devenu un prétexte.

SG
Stéphane GuérinJournaliste

L'argent ne dort jamais, et moi non plus. Je dissèque les marchés financiers au scalpel. Rentabilité garantie de l'info. L'inflation n'a aucun secret pour moi.