Politique

PNF : Le gendarme financier est-il devenu un simple percepteur de luxe ?

Né du traumatisme Cahuzac, le Parquet National Financier devait moraliser la vie publique. Dix ans plus tard, il ressemble surtout à une machine à encaisser des milliards pour l'État. Justice ou business ?

AM
Anne-Laure MercierJournaliste
12 janvier 2026 à 17:463 min de lecture
PNF : Le gendarme financier est-il devenu un simple percepteur de luxe ?

On nous a vendu le Parquet National Financier (PNF) comme le chevalier blanc de la République. L'arme fatale créée en urgence en 2013, sur les cendres du scandale Cahuzac, pour traquer les fraudeurs et les corrompus qui se croyaient intouchables. Sur le papier, la promesse était belle : une justice rapide, spécialisée, impitoyable.

Mais regardons la réalité en face (et rangez vos mouchoirs). Est-ce que le PNF fait trembler les murs de l'Élysée ou des tours de la Défense ? Ou est-il simplement devenu le département de recouvrement le plus rentable de Bercy ?

L'américanisation de la justice française

Le véritable tournant, ce n'est pas une condamnation spectaculaire, c'est l'introduction de la CJIP. Derrière cet acronyme barbare (Convention Judiciaire d'Intérêt Public) se cache une réalité pragmatique mais cynique : le "plaider-coupable" à la sauce française. Les grandes entreprises ne vont plus au procès. Elles sortent le chéquier.

Le principe ? Vous avez fraudé le fisc ou corrompu des officiels étrangers ? Pas de problème. Payez une amende astronomique, et on oublie les poursuites pénales. Pas de casier judiciaire, pas d'aveu de culpabilité formel. C'est propre, c'est net.

« Avec la CJIP, la justice française a accepté un deal faustien : l'argent contre la vérité judiciaire. Les caisses de l'État se remplissent, mais la morale publique, elle, reste sur le carreau. »

On peut applaudir l'efficacité comptable. Depuis sa création, le PNF a rapporté plus de 12 milliards d'euros aux caisses de l'État. C'est colossal. C'est plus que ce que rapporte l'ISF (ou son remplaçant) certaines années. Mais est-ce le rôle de la justice de renflouer le budget national ?

Le palmarès des chèques en blanc

Regardez ces chiffres. Ils donnent le vertige, mais ils racontent aussi une histoire d'impunité achetée à prix d'or. Voici les plus gros "clients" du PNF qui ont évité le box des accusés :

EntrepriseMontant de l'amende (CJIP)Motif principal
Airbus (2020)2,1 milliards €Corruption d'agents publics étrangers
Google (2019)1 milliard €Fraude fiscale aggravée
McDonald's (2022)1,25 milliard €Fraude fiscale
Crédit Suisse (2022)238 millions €Blanchiment de fraude fiscale

Pendant que Google règle son ardoise comme on paie une contravention de stationnement (toutes proportions gardées), le petit patron de PME ou l'élu local, eux, finissent devant le tribunal correctionnel pour des montants mille fois inférieurs. Une justice à deux vitesses ? La question n'est même plus rhétorique.

L'horloge politique déréglée

L'autre malaise, c'est le timing. Ah, le fameux temps judiciaire... Parfois géologique, parfois supersonique. Souvenez-vous de l'affaire Fillon. Une enquête bouclée en un temps record, en pleine campagne présidentielle. Que l'on soit d'accord ou non avec le fond du dossier, la célérité du PNF a posé question. Pourquoi certains dossiers dorment-ils des années dans les armoires feutrées de la rue des Italiens, tandis que d'autres sortent pile au moment où les sondages frémissent ?

Le PNF se défend de tout agenda politique. C'est son rôle. Mais quand on détient le pouvoir de vie ou de mort sociale sur un candidat ou un grand patron, l'indépendance ne se décrète pas, elle se prouve chaque jour. Et sur ce point, le doute persiste.

Alors, gendarme redoutable ou machine à cash ? Le PNF est sans doute un peu des deux. Une institution hybride, mi-juridique mi-financière, qui a compris que dans le monde globalisé, humilier une multinationale ne sert à rien si on ne lui fait pas les poches. C'est pragmatique, certes. Mais est-ce encore de la Justice ?

AM
Anne-Laure MercierJournaliste

Je hante les couloirs du pouvoir. Je traduis le "politiquement correct" en français courant. Ça pique, mais c'est vrai. Les lois, je les lis avant le vote.