Société

Alain Orsoni : Dans l'ombre du « Bel Alain », le dernier parrain politique ?

De l'engagement armé aux loges VIP de l'AC Ajaccio, itinéraire d'un funambule qui a traversé les guerres fratricides et l'exil sans jamais prendre une balle. Hasard ou pacte avec le diable ?

MC
Myriam CohenJournaliste
12 janvier 2026 à 17:304 min de lecture
Alain Orsoni : Dans l'ombre du « Bel Alain », le dernier parrain politique ?

On l'appelle le « Bel Alain ». Un surnom qui claque comme une balle de 9mm, mélange de séduction cinématographique et de crainte révérencieuse. À Ajaccio, quand on prononce son nom dans les arrière-salles feutrées, le volume baisse d'un cran. Pas parce qu'il est encore le maître absolu de l'île — ce temps-là est révolu, soyons clairs — mais parce qu'il est le survivant. Celui qui a vu tomber ses frères, ses amis, ses ennemis, et qui est toujours là, le regard bleu acier fixé sur l'horizon, une cigarette éternellement vissée au coin des lèvres.

Vous croyez connaître l'histoire officielle ? Celle du militant nationaliste devenu dirigeant de football ? Laissez-moi vous raconter ce qui se murmure vraiment quand les micros sont éteints. L'histoire d'une ascension vertigineuse et d'une chute lente, silencieuse, presque plus douloureuse qu'une exécution.

« En Corse, on ne meurt pas de vieillesse quand on a eu le pouvoir. On meurt parce qu'on a oublié de regarder derrière soi. Orsoni, lui, a des yeux dans le dos. » — Un ancien compagnon de route.

L'Ascension : Du Maquis aux Affaires

Dans les années 80, Alain Orsoni n'est pas seulement un militant du FLNC. Il est une icône. Avec son frère Guy, ils incarnent cette génération qui veut marier la Kalachnikov et le débat intellectuel. Mais l'assassinat de Guy en 1983 va tout changer. (C'est le moment de bascule, le trauma originel). Alain ne veut plus seulement la guerre, il veut le pouvoir.

Il crée le MPA (Mouvement pour l'autodétermination). Officiellement ? Une vitrine politique pour sortir de la clandestinité. Officieusement ? Beaucoup y ont vu le début de la dérive « business » du nationalisme. C'est l'époque des costumes italiens qui remplacent les treillis. On négocie avec Paris le jour, on règle ses comptes la nuit. Alain Orsoni navigue dans ces eaux troubles avec une aisance déconcertante, se forgeant une réputation d'intouchable.

👀 Le mystère du Nicaragua : Exil ou Repli Stratégique ?

En 1996, alors que la guerre entre factions nationalistes fait rage et laisse des cadavres à chaque carrefour, Orsoni disparaît. Direction le Nicaragua. Treize ans d'exil.

Pourquoi là-bas ? La version romantique parle d'un besoin de couper les ponts. La version « initiée » ? Il fallait se mettre au vert pour ne pas finir dans une boîte en sapin. Là-bas, il investit dans les pizzerias et les jeux. Mais attention, même à 9000 km, son ombre plane toujours sur la Corse. On raconte qu'il gérait ses réseaux depuis Managua, attendant que la tempête passe. Quand il revient en 2008, ce n'est pas un retraité qui débarque, c'est un joueur d'échecs qui vient reprendre sa place.

Le Retour et la Citadelle ACA

Son retour en 2008 est un coup de maître. Il ne revient pas en politique (trop dangereux, trop exposé), il prend la présidence de l'AC Ajaccio. Le football en Corse, c'est plus que du sport, c'est de la géopolitique. Le stade François-Coty devient sa forteresse. Il y est intouchable... ou presque.

C'est là que la « chute » commence, insidieuse. Non pas une chute brutale, mais un effritement. La justice se rapproche. Son fils, Guy (nommé en hommage au frère disparu), se retrouve mêlé à des affaires de règlements de comptes. Alain, le père, doit défendre sa progéniture, s'exposer médiatiquement, justifier l'injustifiable. Le « parrain » intouchable devient un père inquiet.

La Solitude du Survivant

Aujourd'hui, que reste-t-il de l'influence d'Orsoni ? Les dossiers judiciaires se sont empilés, les tentatives d'assassinat contre lui (déjouées in extremis) ont prouvé que l'immunité n'existe pas. Il a dû prendre du recul avec l'ACA, lâcher du lest. Ses anciens alliés sont morts ou en prison.

La véritable chute d'Alain Orsoni, ce n'est pas la perte d'un mandat ou d'un titre. C'est l'isolement. Il est l'homme qui en savait trop, le dernier des Mohicans d'une époque révolue où le banditisme et la politique dînaient à la même table. Est-il encore un acteur majeur ou juste un fantôme que l'on respecte par habitude ?

Dans les rues d'Ajaccio, on dit que le lion est vieux, mais qu'il a encore des griffes. La question n'est plus de savoir s'il va remonter sur le trône, mais comment il va écrire le dernier chapitre de sa légende. En Corse, les légendes finissent rarement dans un lit d'hôpital.

MC
Myriam CohenJournaliste

Le pouls de la rue, les tendances de demain. Je raconte la société telle qu'elle est, pas telle qu'on voudrait qu'elle soit. Enquête sur le réel.