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Camille Grand : L'architecte de l'ombre qui réarme l'Europe

Pendant que les chefs d'État s'écharpent sur X, lui connecte les câbles sous la table. Plongée dans le réseau de l'ex-monsieur investissement de l'OTAN, devenu la boussole stratégique du Vieux Continent.

JV
Jérôme VignalJournaliste
15 janvier 2026 à 17:323 min de lecture
Camille Grand : L'architecte de l'ombre qui réarme l'Europe

Vous ne le verrez probablement jamais faire le buzz sur TikTok. Et c'est exactement pour ça qu'il faut l'écouter. À Bruxelles, loin des caméras qui scrutent chaque micro-expression d'Ursula von der Leyen, il existe un cercle très fermé de ceux qui savent comment fonctionne la machine de guerre occidentale. Camille Grand est de ceux-là. (Et ils ne sont pas nombreux).

J'ai croisé son nom pour la première fois sur une note confidentielle traitant des capacités nucléaires, bien avant qu'il ne devienne le visage français au sommet de l'OTAN. Aujourd'hui, alors que l'Europe tremble à l'idée d'un désengagement américain, ce « stratège silencieux » est devenu la voix que les chancelleries s'arrachent en off.

L'homme qui a tenu le chéquier de l'Alliance

Il faut comprendre d'où il vient. Jusqu'à récemment, Grand était Secrétaire général adjoint de l'OTAN pour l'investissement de défense. Titre pompeux ? Peut-être. Mais concrètement, c'est lui qui devait s'assurer que les 30 (puis 31, 32...) pays membres ne se contentaient pas de promesses en l'air, mais achetaient réellement du matériel compatible. C'est un poste ingrat. C'est de la tuyauterie diplomatique de haut vol.

« La défense européenne ne se décrète pas dans une tribune de presse, elle se construit bon de commande après bon de commande. »

Cette phrase, qu'un diplomate m'a rapportée lors d'un déjeuner un peu trop arrosé près du Berlaymont, résume parfaitement la méthode Grand. Pas d'idéologie, de la logistique. Quand la guerre en Ukraine a éclaté, alors que certains politiques cherchaient leurs mots, lui comptait les obus. Littéralement.

Le traducteur du « Macronomique »

Ce qui rend son profil fascinant pour nous, observateurs des coulisses, c'est sa capacité à naviguer entre deux mondes qui se détestent cordialement : la vision gaulliste française (autonomie stratégique !) et le pragmatisme atlantiste (sans les USA, on est morts). Camille Grand parle les deux langues. Il a survécu au fameux « état de mort cérébrale » de l'OTAN diagnostiqué par Macron, tout en gardant sa crédibilité à Washington.

Désormais au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), il a tombé le devoir de réserve. Et ce qu'il dit en privé (et de plus en plus en public) devrait vous empêcher de dormir.

👀 Ce qu'il redoute le plus (Spoiler : ce n'est pas Poutine)

Si Poutine est la menace immédiate, la véritable angoisse de Camille Grand, c'est le décrochage industriel. Selon mes sources, il répète inlassablement que l'Europe a perdu 30 ans de « mémoire musculaire » en matière de production d'armement. Son cauchemar ? Un scénario où l'Europe a l'argent et la volonté politique, mais physiquement plus d'usines pour produire les missiles nécessaires avant 2030. C'est cette course contre la montre qui l'obsède.

La prophétie du « Plan B »

Pourquoi est-il partout en ce moment ? Parce que le vent tourne. Avec l'ombre d'un retour de Donald Trump à la Maison Blanche, les téléphones de l'ECFR chauffent. Grand n'est plus le fonctionnaire qui applique les directives ; il est devenu l'architecte du plan de secours.

Il pousse pour une rationalisation brutale : arrêter d'avoir 15 types de chars différents en Europe quand les Américains en ont un seul. C'est technique, c'est chiant, mais c'est la seule chose qui compte si le parapluie américain se ferme. Camille Grand n'est pas là pour nous vendre du rêve ou du narratif héroïque. Il est là pour vérifier si les extincteurs fonctionnent avant que l'immeuble ne brûle. Et vu son agitation actuelle, on ferait bien de vérifier nos assurances.

JV
Jérôme VignalJournaliste

Je décrypte le chaos mondial entre deux escales. Géopolitique acerbe pour citoyens du monde pressés. Correspondant permanent là où ça chauffe.