Politique

France Travail : Le marketing du plein emploi face au mur de la réalité

On a repeint l'enseigne, changé le logo et promis la lune aux allocataires du RSA. Mais derrière la façade rutilante de France Travail, la mécanique grippe déjà. Autopsie d'un pari risqué où la chasse aux statistiques semble primer sur l'humain.

AM
Anne-Laure MercierJournaliste
28 janvier 2026 à 02:014 min de lecture
France Travail : Le marketing du plein emploi face au mur de la réalité

⚡ L'essentiel

Le passage de Pôle Emploi à France Travail devait marquer une révolution : guichet unique, accompagnement renforcé et plein emploi pour 2027. Deux ans plus tard, le constat est amer. Les fameuses 15 heures d'activité pour les allocataires du RSA peinent à se concrétiser faute de moyens, tandis que les radiations administratives explosent. Une réforme qui ressemble de plus en plus à un gigantesque lifting statistique.

C'était la promesse phare du quinquennat : transformer le vieux Pôle Emploi en un « France Travail » agile, capable d'amener le pays vers le graal des 5% de chômage. Sur le papier, le plan était séduisant. Un « Réseau pour l'emploi » unifié, une coordination parfaite entre l'État et les collectivités, et surtout, ce nouveau contrat social exigeant 15 heures d'activité hebdomadaire contre le versement du RSA.

Mais entre la slide PowerPoint présentée en Conseil des ministres et la réalité d'une agence de Seine-Saint-Denis, il y a un monde. Un monde fait de bugs informatiques, de conseillers au bord du burn-out et d'allocataires déboussolés.

L'introuvable équation des 15 heures

Soyons sérieux un instant. Comment imaginer qu'un système déjà saturé puisse absorber du jour au lendemain l'accompagnement intensif de deux millions d'allocataires du RSA, dont beaucoup sont éloignés de l'emploi depuis des années ?

La promesse initiale était celle d'un accompagnement « cousu main ». La réalité ? C'est l'industrialisation. Faute d'entreprises prêtes à jouer le jeu et de structures d'insertion suffisamment financées, ces fameuses heures d'activité se transforment souvent en ateliers collectifs vides de sens ou en bénévolat forcé qui ne dit pas son nom. (On attend toujours de voir comment remplir des fichiers Excel aide à retrouver un emploi de maçon).

Le paradoxe est total : on demande à France Travail de faire deux fois plus, alors que le budget de fonctionnement 2025 a été raboté de 4 milliards d'euros. C'est comme demander à une Formule 1 de gagner le Grand Prix avec le réservoir vide.

La tentation du nettoyage statistique

C'est ici que l'analyse devient cynique. Si l'objectif du plein emploi semble s'éloigner macro-économiquement, l'outil France Travail est redoutablement efficace pour... épurer les listes. L'inscription automatique des bénéficiaires du RSA sur la liste des demandeurs d'emploi a créé un effet d'optique désastreux (une hausse mécanique des chiffres), mais la riposte ne s'est pas fait attendre : le durcissement des sanctions.

Le nouveau système de contrôle informatisé est une machine de guerre. Un rendez-vous manqué ? Une actualisation tardive ? La sanction tombe, souvent automatique. Est-ce que cela remet les gens au travail ? Aucune étude sérieuse ne le prouve. Est-ce que cela fait baisser les chiffres du chômage de catégorie A ? Absolument.

La Promesse (Marketing)La Réalité (Terrain)
Guichet Unique : Simplification administrative absolue pour l'usager.Labyrinthe numérique : Multiplication des interlocuteurs et bugs d'interopérabilité entre CAF et France Travail.
15h d'activité : Insertion et formation qualifiante.Occupationnel : Ateliers CV à répétition et pénurie de places en formation.
Plein Emploi : 5% de chômage en 2027.Traitement social : Explosion des radiations et précarisation des allocataires.

L'algorithme contre l'humain

Le plus inquiétant n'est peut-être pas l'échec économique, mais la dérive technocratique. Avec France Travail, la logique de l'algorithme prend le pas sur le jugement humain. Les conseillers, transformés en gestionnaires de flux, passent plus de temps à remplir des cases dans le nouveau logiciel unifié qu'à écouter les freins réels (garde d'enfants, mobilité, santé) de leurs interlocuteurs.

On assiste à une inversion de la charge de la preuve : ce n'est plus à l'État de prouver qu'il aide ses citoyens, c'est au citoyen précaire de prouver chaque semaine qu'il mérite sa survie. Une logique comptable qui pourrait bien, à terme, coûter plus cher en cohésion sociale que ce qu'elle rapporte en économies budgétaires.

AM
Anne-Laure MercierJournaliste

Je hante les couloirs du pouvoir. Je traduis le "politiquement correct" en français courant. Ça pique, mais c'est vrai. Les lois, je les lis avant le vote.