France TV : La grande illusion du « Netflix souverain » ?
Le service public opère sa mue numérique à marche forcée. Mais derrière les discours triomphalistes sur la "plateformisation", le paquebot a-t-il vraiment les moyens d'éviter l'iceberg des algorithmes ?

On ne va pas se mentir : regarder les courbes d'audience de la télévision linéaire, c'est un peu comme observer la fonte des glaciers. C'est lent, inéluctable, et ça donne des sueurs froides aux dirigeants. Chez France Télévisions, le mot d'ordre est lâché depuis des mois, répété comme un mantra dans les couloirs du siège parisien : la « plateformisation ».
Sur le papier, le plan est brillant. Transformer le vieux diffuseur hertzien en un champion du numérique capable de regarder Netflix ou YouTube dans le blanc des yeux. Mais entre la slide PowerPoint présentée au ministère de la Culture et la réalité du marché, il y a un gouffre que même Fort Boyard ne pourrait combler. Est-ce une véritable stratégie de conquête ou une simple tactique de survie pour justifier la redevance (qui n'existe plus, mais passons) ?
L'obsession du « rajeunissement » (ou le syndrome du dadbod)
Le constat est cruel : l'âge moyen du téléspectateur de France 2 flirte avec la soixantaine. Pour ne pas finir comme un EHPAD audiovisuel, le groupe public mise tout sur france.tv. L'objectif ? Capturer ces fameux « jeunes » qui ont déserté le salon pour leur smartphone.
Sauf que la stratégie ressemble parfois à un grand écart douloureux. D'un côté, on doit rassurer le fidèle public de Capitaine Marleau (qui vote et regarde la pub), de l'autre, on tente des formats « Slash » ultra-cutés pour séduire une génération qui scrolle plus vite que son ombre. Cette schizophrénie éditoriale pose question : peut-on vraiment être tout pour tout le monde sans perdre son âme ?
| Le Paquebot (France TV) | Le Speedboat (Netflix/YouTube) |
|---|---|
| Mission : Informer, éduquer, distraire (Cahier des charges strict). | Mission : Capturer du temps de cerveau (Retention pure). |
| Financement : Public (Budget contraint et scruté). | Financement : Abonnements/Pub (Dette massive acceptée pour la croissance). |
| Données : Débute sa collecte (login obligatoire récent). | Données : Connaît vos goûts mieux que votre conjoint. |
La guerre des données : David contre Goliath (sans la fronde)
C'est là que le bât blesse. La refonte stratégique repose sur la data. France TV veut mieux connaître ses usagers pour leur pousser du contenu pertinent. Très bien. Mais comment rivaliser avec des géants américains qui affinent leurs algorithmes depuis quinze ans ?
Quand vous lancez l'application france.tv, l'interface est propre, certes. Mais la recommandation reste balbutiante. On vous propose un documentaire sur la guerre de 14-18 parce que vous avez regardé le JT ? C'est un peu court. Le « Netflix du service public » (souvenez-vous du fiasco Salto, paix à son âme) manque de carburant technologique. Sans une alliance européenne massive ou un budget R&D décent, cette souveraineté numérique risque de rester un concept de tribune.
« Le risque, c'est de transformer le service public en une machine à clics bas de gamme, sacrifiant la qualité sur l'autel de la viralité, tout en restant techniquement à la traîne. »
L'angle mort : la création
Au final, cette refonte structurelle – qui inclut aussi le serpent de mer de la fusion de l'audiovisuel public – masque peut-être l'essentiel. Le contenu. Si France TV veut survivre à la fragmentation, ce n'est pas en imitant les codes de TikTok, mais en proposant ce que les algorithmes de la Silicon Valley ne feront jamais : du lien social, du direct ancré dans le territoire, et une fiction qui ne ressemble pas à une production standardisée pour le marché global.
Le pari de Delphine Ernotte est risqué : courir après la modernité technique tout en gardant sa singularité culturelle. Si la plateforme devient juste un tuyau de plus dans l'océan du streaming, pourquoi le contribuable continuerait-il de payer ? La vraie refonte ne doit pas être seulement technologique, elle doit être identitaire. Sinon, le service public finira comme ces vieilles marques que tout le monde connaît, mais que plus personne n'achète.
L'argent ne dort jamais, et moi non plus. Je dissèque les marchés financiers au scalpel. Rentabilité garantie de l'info. L'inflation n'a aucun secret pour moi.


