Environnement

Hautes-Alpes : Quand la montagne change ses propres règles du jeu

Ce n'est plus seulement une question de prudence, mais de survie. Dans les Hautes-Alpes, la multiplication des avalanches atypiques dessine un nouveau visage de la montagne, sculpté par un climat qui ne tourne plus rond.

JM
Julie MassonJournaliste
8 février 2026 à 17:013 min de lecture
Hautes-Alpes : Quand la montagne change ses propres règles du jeu

Il est 10 heures du matin. Le ciel est ce bleu insolent typique des Hautes-Alpes, ce turquoise qui fait oublier le froid. Sur le papier, tout est vert : le Bulletin d'Estimation du Risque d'Avalanche (BERA) annonce un niveau 2, la pente est modérée, l'itinéraire classique. Pourtant, dans un grondement sourd qui ressemble plus à un train de marchandises qu'au craquement sec des films, tout le versant part.

Pourquoi ? Parce qu'il a plu à 2400 mètres la veille. En plein mois de janvier. Une aberration il y a vingt ans, une occurrence banale aujourd'hui.

Ce scénario n'est pas une fiction (malheureusement). C'est le nouveau quotidien des secouristes du PGHM et des guides de haute montagne. On a longtemps cru que le réchauffement climatique tuerait le ski par manque de neige. C'est une erreur de débutant. Il rend la montagne bipolaire. Elle ne manque pas forcément de neige, elle la rend instable, imprévisible, dangereuse à des moments où l'histoire nous a appris à nous sentir en sécurité.

“La montagne ne triche pas, elle change juste les règles sans nous prévenir. Ce qu'on apprenait aux aspirants guides il y a 15 ans est devenu obsolète sur certains versants.”

Le véritable problème, ce n'est pas l'avalanche en elle-même, c'est la perte de nos repères. L'isotherme 0°C joue au yo-yo. On passe de -10°C à +5°C en 48 heures. Résultat ? Le manteau neigeux n'a plus le temps de se consolider. Il se crée des mille-feuilles de glace et de neige pourrie (cette neige lourde, gorgée d'eau) qui n'attendent qu'une surcharge – un skieur, ou même le simple réchauffement solaire – pour céder.

IndicateurL'Ancien Monde (Années 90)La Nouvelle Réalité (2025)
Type d'avalanche dominantPlaque à vent (froide)Avalanche de neige humide (même en hiver)
Limite Pluie/NeigeRarement au-dessus de 1500mFréquemment 2500m voire plus
Zone de risqueCouloirs identifiésPentes herbeuses, forêts (jusque-là épargnées)

Et c'est là que le signal d'alarme doit résonner au-delà des cercles d'alpinistes. Ce qui se passe dans le massif des Écrins ou du Queyras n'est pas juste un problème de loisirs. C'est une infrastructure géologique qui s'effrite. Les avalanches de fond raclent le sol jusqu'à la roche, détruisant la couverture végétale qui mettra des décennies à repousser, augmentant l'érosion pour la saison suivante.

Sommes-nous condamnés à regarder la montagne s'écrouler ? Non. Mais l'humilité doit remplacer la conquête. Les locaux le savent : on ne sort plus "parce que c'est le week-end", on sort "parce que la montagne le veut bien". Cette nuance change tout.

Le drame, c'est que l'industrie touristique, elle, a besoin de certitudes. Comment vendre des forfaits semaine quand la sécurité dépend d'un caprice thermique invisible ? C'est toute l'économie des vallées alpines qui est suspendue à ces plaques de neige instables. La montagne nous force à ralentir, brutalement. Reste à savoir si nous sommes capables d'écouter avant le prochain grondement.

JM
Julie MassonJournaliste

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