Environnement

Rodrigues : Le paradis a soif et ses lagons tremblent

Loin des clichés sur la "Cendrillon des Mascareignes", l'île fait face à son démon : une sécheresse structurelle aggravée par des rêves de grandeur touristique qui divisent.

JM
Julie MassonJournaliste
16 janvier 2026 à 19:313 min de lecture
Rodrigues : Le paradis a soif et ses lagons tremblent

Imaginez un instant. Vous êtes assis sur une terrasse à Port-Sud-Est. Le vent vous fouette le visage (c’est la signature de l’île), le lagon turquoise s’étend à l’infini, et le temps semble s’être arrêté. C’est la carte postale, celle qu’on vous vend sur Instagram avec le hashtag #SlowLife. Mais tournez la tête vers l’arrière-cuisine. Là, le robinet crache de l’air. Pas une goutte depuis trois semaines. Bienvenue dans la vraie Rodrigues.

Pour comprendre ce qui se joue ici, à 600 kilomètres de l’effervescence mauricienne, il faut écouter le silence des tuyaux plutôt que le bruit des vagues. L’île autonome vit une crise de l’eau qui n’a rien de poétique. Alors que les hôtels affichent complet, les habitants guettent le camion-citerne comme le Messie.

« Ici, l'eau vaut plus cher que l'essence. On ne la boit pas, on la vénère. Quand elle arrive, on remplit tout : les réservoirs, les seaux, les marmites. Et on prie pour que la pompe de dessalement tienne le coup. »

Ce paradoxe est brutal. On vend une destination nature, préservée, "authentique" (le mot-valise préféré des agences de voyage), mais cette authenticité est aujourd'hui menacée par une soif insatiable de développement. Le changement climatique ? Il a bon dos. Le problème est structurel : un réseau de distribution vétuste qui fuit de partout et une nappe phréatique qui tire la langue.

Le dilemme du béton

Mais l'eau n'est que la partie émergée de l'iceberg tropical. Le véritable point de rupture se situe du côté de Plaine Corail. Le projet d'agrandissement de l'aéroport, censé accueillir des avions plus gros (les fameux A321 Neo), divise l'opinion aussi sûrement qu'un cyclone classe 4.

D'un côté, la promesse de désenclavement et d'un flux touristique dopé. De l'autre, la crainte de voir Rodrigues devenir une "petite Maurice", bétonnée, standardisée, où le charme rugueux des habitants s'effacerait derrière des sourires commerciaux. Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ?

👀 Pourquoi l'extension de l'aéroport fait-elle si peur ?

Ce n'est pas juste une histoire de bruit. L'extension de la piste de Plaine Corail menace directement des écosystèmes fragiles, notamment des zones karstiques uniques abritant une faune endémique (oiseaux, chauves-souris) qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Les écologistes craignent une perte irréversible de biodiversité pour gagner quelques sièges d'avion supplémentaires.

Rodrigues est à la croisée des chemins. Elle veut s'émanciper économiquement de sa grande sœur Maurice, mais elle risque de vendre son âme au diable du tourisme de masse pour y parvenir. Le charme de l'île réside justement dans ce qu'elle n'est pas : une usine à touristes.

Si demain, les hôtels cinq étoiles poussent comme des champignons à Anse Bouteille, qui viendra encore chercher la tranquillité ? Les Rodriguais, eux, continuent de planter des arbres et de pêcher l'ourite, espérant que leur île ne devienne pas, dans dix ans, un simple souvenir plastifié.

JM
Julie MassonJournaliste

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