L'ordonnance qui a tout changé : le pari de Ghada Hatem pour les femmes
Imaginez devoir raconter le pire traumatisme de votre vie à cinq inconnus différents. Jusqu'à ce qu'une gynécologue décide de pirater un système de santé à bout de souffle.

⚡ L'essentiel
- Fondée en 2016 à Saint-Denis par la Dre Ghada Hatem, La Maison des femmes réinvente la prise en charge des victimes de violences.
- Son modèle repose sur un guichet unique rassemblant soignants, policiers et thérapeutes.
- Malgré un rayonnement national et un film en salles ce mois-ci, la pérennité de ces structures reste un combat.
Il est deux heures du matin aux urgences. Une femme patiente sur une chaise inconfortable dans un couloir glacial. Elle a déjà dû justifier sa présence à l'accueil, elle devra le refaire devant un interne épuisé, puis face à la police, et peut-être des semaines plus tard devant une assistante sociale. Ce parcours du combattant (qui s'apparente souvent à une forme de violence institutionnelle) brise les victimes avant même que la guérison n'ait l'opportunité de commencer.
C'est précisément ce naufrage silencieux qui a poussé la Dre Ghada Hatem, alors cheffe de la maternité de l'hôpital Delafontaine à Saint-Denis, à sortir de sa zone de confort clinique. Pourquoi recoudre les corps si le système laisse s'infecter les traumatismes psychologiques ?
En 2016, elle inaugure La Maison des femmes. L'idée fondatrice ne sort pas d'un énième colloque gouvernemental, mais d'une logique implacable de terrain : ce n'est plus à la victime de courir d'un service à l'autre. C'est l'arsenal médical, judiciaire et social qui doit faire bloc autour d'elle.
| La prise en charge | Le Parcours Classique | Le Modèle Hatem |
|---|---|---|
| Espace | Services dispersés (Urgences, police, tribunaux) | Guichet unique sécurisé (adossé à l'hôpital) |
| Approche | Strictement médicale ou strictement pénale | Holistique (Soin, justice, ostéopathie, théâtre) |
| Posture | La patiente subit l'organisation du système | Le système s'adapte au trauma de la patiente |
Ce changement de paradigme bouleverse concrètement des milliers de vies. Des femmes ayant survécu aux violences conjugales, à l'inceste ou à l'excision y retrouvent une souveraineté qu'on leur avait arrachée. La méthode Hatem prouve qu'aborder ce fléau par le prisme exclusif de la répression pénale était incomplet. La véritable arme de réparation massive ? Le soin, sous toutes ses formes.
Mais que cache cette indéniable avancée sociale ? Derrière la reconnaissance institutionnelle et la lumière des projecteurs (le long-métrage avec Karin Viard vient d'ailleurs immortaliser ce combat en ce début mars 2026), une réalité bien plus ardue perdure. Faut-il accepter que les droits fondamentaux soient toujours sur la sellette ? Ghada Hatem le rappelle sans relâche : l'existence même de ces lieux sanctuarisés dépend d'une ingénierie financière vertigineuse.
Les subventions de l'État s'avèrent souvent insuffisantes, obligeant ces professionnels de santé à endosser le costume de leveurs de fonds auprès de fondations privées pour maintenir les portes ouvertes. Sommes-nous réellement prêts à faire de cette protection inconditionnelle un standard national gratuit, ou allons-nous continuer à sous-traiter la santé publique à l'obstination de quelques soignants exceptionnels ? La réponse définira notre époque.
Le pouls de la rue, les tendances de demain. Je raconte la société telle qu'elle est, pas telle qu'on voudrait qu'elle soit. Enquête sur le réel.


