Société

L'ordonnance qui a tout changé : le pari de Ghada Hatem pour les femmes

Imaginez devoir raconter le pire traumatisme de votre vie à cinq inconnus différents. Jusqu'à ce qu'une gynécologue décide de pirater un système de santé à bout de souffle.

MC
Myriam CohenJournaliste
2 mars 2026 à 20:023 min de lecture
L'ordonnance qui a tout changé : le pari de Ghada Hatem pour les femmes

⚡ L'essentiel

  • Fondée en 2016 à Saint-Denis par la Dre Ghada Hatem, La Maison des femmes réinvente la prise en charge des victimes de violences.
  • Son modèle repose sur un guichet unique rassemblant soignants, policiers et thérapeutes.
  • Malgré un rayonnement national et un film en salles ce mois-ci, la pérennité de ces structures reste un combat.

Il est deux heures du matin aux urgences. Une femme patiente sur une chaise inconfortable dans un couloir glacial. Elle a déjà dû justifier sa présence à l'accueil, elle devra le refaire devant un interne épuisé, puis face à la police, et peut-être des semaines plus tard devant une assistante sociale. Ce parcours du combattant (qui s'apparente souvent à une forme de violence institutionnelle) brise les victimes avant même que la guérison n'ait l'opportunité de commencer.

C'est précisément ce naufrage silencieux qui a poussé la Dre Ghada Hatem, alors cheffe de la maternité de l'hôpital Delafontaine à Saint-Denis, à sortir de sa zone de confort clinique. Pourquoi recoudre les corps si le système laisse s'infecter les traumatismes psychologiques ?

En 2016, elle inaugure La Maison des femmes. L'idée fondatrice ne sort pas d'un énième colloque gouvernemental, mais d'une logique implacable de terrain : ce n'est plus à la victime de courir d'un service à l'autre. C'est l'arsenal médical, judiciaire et social qui doit faire bloc autour d'elle.

La prise en chargeLe Parcours ClassiqueLe Modèle Hatem
EspaceServices dispersés (Urgences, police, tribunaux)Guichet unique sécurisé (adossé à l'hôpital)
ApprocheStrictement médicale ou strictement pénaleHolistique (Soin, justice, ostéopathie, théâtre)
PostureLa patiente subit l'organisation du systèmeLe système s'adapte au trauma de la patiente

Ce changement de paradigme bouleverse concrètement des milliers de vies. Des femmes ayant survécu aux violences conjugales, à l'inceste ou à l'excision y retrouvent une souveraineté qu'on leur avait arrachée. La méthode Hatem prouve qu'aborder ce fléau par le prisme exclusif de la répression pénale était incomplet. La véritable arme de réparation massive ? Le soin, sous toutes ses formes.

Mais que cache cette indéniable avancée sociale ? Derrière la reconnaissance institutionnelle et la lumière des projecteurs (le long-métrage avec Karin Viard vient d'ailleurs immortaliser ce combat en ce début mars 2026), une réalité bien plus ardue perdure. Faut-il accepter que les droits fondamentaux soient toujours sur la sellette ? Ghada Hatem le rappelle sans relâche : l'existence même de ces lieux sanctuarisés dépend d'une ingénierie financière vertigineuse.

Les subventions de l'État s'avèrent souvent insuffisantes, obligeant ces professionnels de santé à endosser le costume de leveurs de fonds auprès de fondations privées pour maintenir les portes ouvertes. Sommes-nous réellement prêts à faire de cette protection inconditionnelle un standard national gratuit, ou allons-nous continuer à sous-traiter la santé publique à l'obstination de quelques soignants exceptionnels ? La réponse définira notre époque.

MC
Myriam CohenJournaliste

Le pouls de la rue, les tendances de demain. Je raconte la société telle qu'elle est, pas telle qu'on voudrait qu'elle soit. Enquête sur le réel.