Politique

Mette Frederiksen : Le mirage de la Dame de Fer scandinave

Adulée à Bruxelles pour sa ligne dure sur l'immigration et son soutien à Kiev, la Première ministre danoise voit son trône vaciller à Copenhague. Enquête sur un paradoxe politique.

AM
Anne-Laure MercierJournaliste
28 janvier 2026 à 20:014 min de lecture
Mette Frederiksen : Le mirage de la Dame de Fer scandinave

On la dit invincible. Les commentateurs bruxellois l'appellent la « pragmatique ultime », celle qui a trouvé la pierre philosophale politique : une social-démocratie capable de siphonner l'extrême droite en adoptant ses thèses migratoires, tout en restant l'une des alliées les plus faucons de l'Ukraine. Mette Frederiksen, c'est l'image d'un Danemark qui sait où il va.

Vraiment ? Si l'on gratte le vernis des sommets européens où elle brille, la réalité domestique raconte une toute autre histoire. Celle d'une usure du pouvoir accélérée et d'un pari risqué : peut-on gouverner son pays en ayant les yeux rivés quasi exclusivement sur l'international ?

L'exportation du « Modèle Danois » : un écran de fumée ?

C'est devenu sa marque de fabrique, son produit d'appel pour une Europe qui vire à droite. Mette Frederiksen vend à qui veut l'entendre (de Keir Starmer à Olaf Scholz) sa recette miracle : la fermeté migratoire comme bouclier démocratique. L'idée est séduisante sur le papier : pour sauver l'État-providence, il faut fermer les vannes. Le Danemark a durci l'accès à la citoyenneté, démantelé les « ghettos » (terme officiel), et même envisagé l'externalisation des demandes d'asile.

Mais est-ce que ça marche encore électoralement ? Pas si sûr. Le recentrage sécuritaire a certes neutralisé le Parti populaire danois (extrême droite), mais il a banalisé leurs idées. Résultat ? L'électeur préfère parfois l'original à la copie, ou se lasse d'une rhétorique qui ne remplit pas le frigo. La « forteresse Danemark » est solide, mais à l'intérieur, les murs de la maison social-démocrate se lézardent.

Le paradoxe Frederiksen est cruel : plus elle est populaire dans les chancelleries étrangères, plus elle semble déconnectée de la base ouvrière du Jutland.

Le prix de l'effort de guerre

Là où Frederiksen ne joue pas la comédie, c'est sur l'Ukraine. Elle a transformé le petit royaume en géant de l'aide militaire. F-16, obus, fonds dédiés : Copenhague donne sans compter, dépassant les 3% du PIB pour la défense. Une posture churchillienne qui lui vaut le respect éternel de Zelensky et une stature de chef de guerre.

Sauf que cette générosité a un coût politique interne. L'abolition d'un jour férié séculaire (le « Grand Jour de Prière ») pour financer le budget défense a été vécue comme un affront par les syndicats et l'Église. C'était un passage en force, typique de son style de gouvernance « CEO ». Les Danois aiment soutenir l'Ukraine, mais ils commencent à se demander si leur Première ministre ne privilégie pas son CV international au détriment de l'hôpital public d'Aalborg.

IndicateurStatut InternationalRéalité Domestique
ImageLeader visionnaire anti-populisteGestionnaire autoritaire & distante
Soutien PolitiqueModèle pour la gauche européenneCoalition SVM au plus bas dans les sondages
PrioritéSécurité & Défense de l'UEInflation & Services Publics (en crise)

La perte de Copenhague : le canari dans la mine

Le signal le plus violent est venu des urnes locales. Pour la première fois depuis plus d'un siècle, les Sociaux-Démocrates ont perdu la mairie de Copenhague en 2025. Un séisme. La capitale, bastion historique, a basculé. Pourquoi ? Parce que l'électeur urbain, progressiste, ne se retrouve plus dans cette ligne « droitière » sur l'immigration et ne pardonne pas l'alliance gouvernementale avec les libéraux (Venstre) et les centristes (Moderaterne).

Ce gouvernement de coalition SVM, présenté comme une nécessité pragmatique, ressemble de plus en plus à une machine à broyer l'identité du parti. Mette Frederiksen a fait le pari que l'efficacité primerait sur l'idéologie. Mais quand l'efficacité (réformes de santé, inflation) n'est pas au rendez-vous, il ne reste que le vide idéologique.

Une Europe en mutation, ou une fuite en avant ?

Alors, Mette Frederiksen est-elle le futur de l'Europe ou le passé du Danemark ? Son pragmatisme radical, qui consiste à sacrifier les vaches sacrées de la gauche (humanisme migratoire, protection sociale absolue) pour survivre, inspire certes l'Europe. Mais à force de courir après l'agenda de la droite pour ne pas perdre, on finit par oublier pourquoi on voulait gagner. La « Dame de Fer » scandinave est peut-être faite d'un métal plus cassant qu'on ne le croit.

AM
Anne-Laure MercierJournaliste

Je hante les couloirs du pouvoir. Je traduis le "politiquement correct" en français courant. Ça pique, mais c'est vrai. Les lois, je les lis avant le vote.