Amélie Nothomb : Le génie est-il soluble dans le champagne ?
Chaque fin d'août, c'est la même messe : le chapeau, le rouge à lèvres, le roman de 150 pages. Mais derrière la rentabilité industrielle, reste-t-il une écrivaine ou juste une marque ?

C’est une mécanique de précision, presque effrayante. Comme le Beaujolais nouveau ou la déclaration d’impôts, le « Nothomb annuel » débarque fin août. On connaît la chanson (et la couverture) avant même d'avoir ouvert le livre. Mais soyons sérieux deux minutes : peut-on vraiment produire un chef-d'œuvre par an pendant trente ans ?
La réponse courte ? Non. La réponse longue est un peu plus embarrassante pour le monde de l'édition.
« On ne lit plus du Nothomb pour être surpris. On l'achète comme on renouvelle son abonnement : pour se rassurer que le monde tourne toujours à la même vitesse. »
Regardons les faits, froidement. Amélie Nothomb n'est plus une auteure, c'est une rente de situation pour Albin Michel. Avec des tirages initiaux frôlant souvent les 150 000 exemplaires (quand un auteur « normal » peine à en vendre 3 000), elle finance à elle seule les paris risqués de sa maison d'édition. C'est le pacte faustien du secteur : on tolère la répétition parce qu'elle paye les factures.
Mais artistiquement ? Le bât blesse. Il y a eu l'âge d'or, celui de l'irrévérence, de Hygiène de l'assassin à Stupeur et Tremblements. Une plume acide, une vision. Et puis, il y a eu l'embourgeoisement du style. Ces dialogues théâtraux qui tournent à vide, cette obsession de l'autofiction mythomane (elle a tout vécu, tout vu, tout bu). On a parfois l'impression de lire un script généré par une IA qu'on aurait nourrie exclusivement avec du champagne tiède et des dictionnaires de mythologie grecque.
| Le Mythe (Ce qu'on nous vend) | La Réalité (Ce qu'on lit) |
|---|---|
| Une graphomane possédée qui écrit 4 romans par an et en brûle 3. | Un calibrage marketing parfait pour la rentrée littéraire : 140 pages, ni trop court, ni trop long. |
| Une excentrique vivant hors du temps. | Une pro de la communication qui maîtrise son image publique au millimètre. |
| Un renouvellement constant. | Une variation sur les mêmes thèmes : le père, le Japon, l'alcool, la monstruosité. |
Pourtant, et c'est là que l'analyse se complique (sinon ce serait trop simple), elle nous piège parfois. Juste au moment où l'on s'apprête à signer son acte de décès littéraire, elle sort un Premier Sang (2021). Un livre poignant, sec, maîtrisé. Preuve qu'il y a encore un pilote dans l'avion, caché sous le grand chapeau noir.
Le problème n'est pas Nothomb. Le problème, c'est notre attente. Nous avons transformé une écrivaine singulière en produit de consommation courante. Faut-il encore la lire ? Oui, mais avec la prudence d'un démineur. Il faut accepter de tomber sur trois millésimes bouchonnés pour dénicher, soudainement, une cuvée qui rappelle pourquoi elle est la seule autrice belge capable de paralyser le VIe arrondissement de Paris.
Snob ? Peut-être. Passionné ? Sûrement. Je trie le bon grain de l'ivraie culturelle avec une subjectivité assumée. Cinéma, musique, arts : je tranche.

