Société

Orsoni : La dernière marche de l'Insubmersible (et ce que sa chute raconte de la nouvelle Corse)

C'était le dernier des Mohicans, le survivant par excellence. Son assassinat ce matin, en pleines obsèques, ne signe pas seulement la fin d'un homme, mais le crépuscule violent d'un code d'honneur que la nouvelle voyoucratie a décidé d'enterrer avec lui.

MC
Myriam CohenJournaliste
12 janvier 2026 à 16:414 min de lecture
Orsoni : La dernière marche de l'Insubmersible (et ce que sa chute raconte de la nouvelle Corse)

Je vais être honnête avec vous : on pensait tous qu'il mourrait dans son lit. Ou en exil, sirotant un café face au Pacifique, loin, très loin du maquis de Vero. Alain Orsoni avait cette aura de ceux qui passent entre les gouttes, les balles et les instructions judiciaires. Mais ce lundi 12 janvier 2026, la Corse s'est réveillée avec une gueule de bois au goût de fer. Abattu aux obsèques de sa propre mère. La symbolique est d'une violence inouïe, même pour une île qui en a vu d'autres.

Sur le Cours Napoléon, les téléphones vibrent mais personne ne décroche vraiment. Le silence qui tombe sur Ajaccio n'est pas celui du deuil, c'est celui de la sidération. J'ai croisé un vieux de la vieille tout à l'heure, un de ceux qui ont connu l'époque du MPA. Il m'a juste regardé, a tiré sur sa cigarette et a lâché : « Ils n'ont même plus respecté les morts. C'est fini, tout est fini. »

« Frapper un homme alors qu'il enterre sa mère, ce n'est pas un contrat. C'est un message. Le milieu corse ne change pas de visage, il change d'âme. »

L'illusion de l'immunité

Pourtant, les signes avant-coureurs étaient là, clignotant comme des néons dans la nuit ajaccienne. L'année 2025 avait été celle de la déchéance publique. Souvenez-vous du psychodrame de l'AC Ajaccio au printemps dernier. Orsoni, le président-équilibriste, tentant de vendre le club à cet avocat catalan, Arnau Baqué Roig, pour sauver les meubles. Un échec cuisant.

Puis, en octobre, le couperet de la FFF : quatre ans de suspension pour de faux documents bancaires. Pour la première fois, le « Sphinx » ne semblait plus intouchable. Il était devenu vulnérable, non pas par les armes, mais par le stylo d'un comptable de la DNCG. (Ironie du sort pour celui qui a survécu aux guerres fratricides des années 90, non ?).

Dans les coulisses, on murmurait qu'il était « cramé ». Qu'il n'avait plus la main sur la rue. Mais de là à imaginer une exécution aussi théâtrale, il y a un monde. Celui qui a commandité ça ne voulait pas seulement éliminer un rival ; il voulait profaner une légende.

La mutation : du politique au narco-bandit

Ce que cet assassinat révèle, c'est la victoire définitive de la « start-up nation » du crime sur le banditisme traditionnel. Alain Orsoni, avec ses zones d'ombre, incarnait encore cette époque où la politique, le nationalisme et les affaires se mélangeaient dans une sorte de toile complexe mais lisible. Il y avait des lignes rouges.

Aujourd'hui ? Les lignes sont sniffées. Les nouvelles équipes, celles qui ont émergé après l'atomisation de la Brise de Mer et les recompositions du Petit Bar, ne s'encombrent plus de folklore. On est passé d'une logique de territoire à une logique de flux. La drogue a tout inondé, et avec elle, une violence décomplexée, importée des méthodes marseillaises ou sud-américaines.

👀 Pourquoi le tabou des obsèques a-t-il sauté ?

Dans le « code » informel du banditisme corse traditionnel, les cérémonies familiales (mariages, baptêmes, et surtout enterrements) étaient des sanctuaires. On ne tue pas un homme qui pleure les siens. C'était une ligne rouge absolue.

En brisant ce tabou le 12 janvier 2026, les tueurs envoient deux signaux :
1. L'impunité totale : Ils ne craignent ni la vendetta immédiate, ni l'opprobre populaire.
2. La déshumanisation : L'ennemi n'est plus un pair qu'on respecte, mais une cible à abattre, peu importe le contexte. C'est la signature d'une criminalité ultra-violente, déconnectée des racines culturelles insulaires.

Et maintenant ? Le vide et le vertige

La question qui brûle toutes les lèvres ce soir n'est pas « qui ? » (la police a ses fiches, la rue a ses rumeurs), mais « quoi après ? ». La mort d'Orsoni laisse un vide abyssal. Il était, qu'on le veuille ou non, une forme de régulateur, ou du moins un pôle de gravité. Sans lui, les électrons libres vont s'agiter.

Son fils, Guy, déjà lourdement marqué par son propre parcours judiciaire, se retrouve dans l'œil du cyclone. L'AC Ajaccio, déjà en National, perd son dernier rempart politique. Et l'État ? Il observe, impuissant, cette recomposition brutale où les dossiers se règlent au 9mm plutôt qu'au tribunal.

Alain Orsoni a passé sa vie à écrire sa propre mythologie. Ses assassins viennent d'en écrire la dernière page, à l'encre rouge. La Corse de demain ne sera pas plus apaisée ; elle sera juste plus cynique. Et beaucoup plus dangereuse.

MC
Myriam CohenJournaliste

Le pouls de la rue, les tendances de demain. Je raconte la société telle qu'elle est, pas telle qu'on voudrait qu'elle soit. Enquête sur le réel.