Économie

QVEMA : L'illusion parfaite de la "Startup Nation" de canapé

M6 a réussi l'impossible : transformer le bilan comptable en prime-time émotionnel. Mais derrière les larmes et les handshakes, l'émission ne vend-elle pas un fantasme toxique aux aspirants patrons ? Autopsie d'un succès en trompe-l'œil.

SG
Stéphane GuérinJournaliste
15 janvier 2026 à 21:024 min de lecture
QVEMA : L'illusion parfaite de la "Startup Nation" de canapé

On regarde Qui veut être mon associé ? (QVEMA pour les intimes) comme on regarde un match de foot : en hurlant des conseils tactiques à son écran alors qu'on n'a jamais géré plus complexe qu'un budget courses sur Excel. C'est brillant, c'est addictif, et ça a fait plus pour l'image de l'entreprise en France que vingt ans de discours ministériels. Mais ne nous y trompons pas : ce que vous voyez le mercredi soir, ce n'est pas de l'économie. C'est du théâtre.

En tant qu'observateur un peu trop curieux des mécaniques financières, il est temps de briser la vitre. L'émission opère une distorsion massive de la réalité entrepreneuriale, créant une génération de "wantrepreneurs" persuadés qu'une histoire larmoyante vaut plus qu'un EBITDA positif.

L'entrepreneuriat, ce n'est pas pleurer devant cinq millionnaires dans des fauteuils en velours. C'est gérer une trésorerie à sec un mardi pluvieux avec l'URSSAF au téléphone.

Le mythe de la poignée de main magique

Le moment climax de l'émission ? Le "Je vous rejoins". Musique épique, plans serrés sur les visages, soulagement général. On a l'impression que l'argent est viré via Lydia dans la minute. La réalité est bien plus froide (et administrative). Ce que l'émission ne montre jamais, c'est la Due Diligence.

Dans la vraie vie, après l'euphorie du plateau, les équipes des investisseurs — pas eux directement, ils sont trop occupés à gérer leurs propres empires — épluchent les comptes. Et là, surprise : les cadavres sortent des placards. Selon certaines indiscrétions du milieu, un pourcentage significatif des deals conclus à l'antenne ne se matérialisent jamais, ou sont renégociés violemment à la baisse une fois les caméras éteintes. Vous pensiez avoir levé 200 000 € ? Vous finirez peut-être avec 50 000 € et un mentorat par Zoom trimestriel.

Le B2C ou la mort

Le prisme le plus déformant reste le type de projets sélectionnés. Pour faire de la bonne télé, il faut du tangible. Il faut que Madame Michu puisse se dire "Ah tiens, j'achèterais bien cette brosse à chiottes biodégradable". Résultat ? Une surreprésentation massive des produits de grande consommation (le fameux B2C) et du gadget "instagrammable".

CritèreDans QVEMA 📺Dans la vraie vie VC 💼
Le PitchStorytelling émotionnel & larmesScalabilité & Barrières à l'entrée
La ValoAu doigt mouillé (et à la tête du client)Multiple du CA ou de l'ARR
Le SecteurProduits physiques, Food, GadgetsSaaS, IA, Deeptech, Santé

La vraie innovation française, celle qui se passe dans les labos de Saclay ou les incubateurs B2B, est chiante à mourir visuellement. Expliquer un algorithme d'optimisation logistique à 21h, c'est l'assurance de perdre 500 000 téléspectateurs. QVEMA crée donc une réalité parallèle où l'entrepreneuriat se résume à inventer une nouvelle marque de cookies. C'est sympathique, mais ça ne construit pas une souveraineté économique.

L'effet pervers de la "Valo Télé"

Enfin, parlons argent. Les valorisations acceptées sur le plateau donnent des sueurs froides aux vrais analystes financiers. On voit régulièrement des boîtes faisant 50 000 € de chiffre d'affaires se valoriser à 2 ou 3 millions parce que le fondateur est "résilient".

C'est dangereux. Pourquoi ? Parce que le jeune entrepreneur qui regarde ça depuis son canapé va aller voir son banquier ou un Business Angel local avec ces mêmes attentes délirantes. Il va se faire rire au nez. L'émission a créé une inflation artificielle des ego. Anthony Bourbon a beau jouer le rôle du méchant capitaliste (un rôle de composition savoureux, avouons-le), il est souvent le seul à rappeler que l'entrepreneuriat n'est pas une colonie de vacances, mais une guerre de tranchées.

Alors, faut-il arrêter de regarder ? Surtout pas. C'est le meilleur divertissement du PAF actuel. Mais gardez votre esprit critique allumé : ce que vous voyez, c'est la version Disney du capitalisme.

SG
Stéphane GuérinJournaliste

L'argent ne dort jamais, et moi non plus. Je dissèque les marchés financiers au scalpel. Rentabilité garantie de l'info. L'inflation n'a aucun secret pour moi.